Lorsque j’ai lu sur ces matriarcats, j’ai compris l’immense différence entre les “Latinas” des productions cinématographiques étatsuniennes, et les Espagnoles de ma connaissance : la langue est similaire, mais l’écart culturel est celui d’un océan !
(Je continue de descendre vers le sud, au contraire du livre qui va dans l’autre sens [1], car je sais que nous, francophones occidentaux.ales, nous serons davantage interpelé.es par les territoires que nous voyons dans les médias anglophones, que dans les médias hispanophones… Vous me direz si je me suis trompée! )

Je vous ai entouré les peuples abordés dans cet article et dans le précédent. [1]
Au nord de l’Amérique du Sud, les Arawak des Antilles étaient fondamentalement matriarcaux. Iels ont été poussé.es à migrer vers le nord à cause de l’arrivée continuelle de groupes tribaux agressifs en Colombie et dans l’ouest de l’Amérique du Sud. (p. 291-293)
Tandis que son centre culturel [d’un mélange de peuples] en Colombie devenait peu à peu patriarcal, les éléments périphériques de cette société, qui sont parvenus jusqu’en Amérique centrale et aux Antilles, ont conservé leurs formes sociales plus anciennes.
Nous allons plonger dans les univers de deux types de matriarcats très opposés géographiquement : le premier, le matriarcat de Juchitán au Mexique (p.303 et suivantes), prospère grâce au commerce sur la route pan-américaine ; le second, le matriarcat Kuna du Panama (p. 293 et suivantes), est en train de s’enrichir grâce au tourisme de masse (mais avec des enjeux environnementaux réels).
Au Mexique, le matriarcat zapotèque de la ville de Juchitán
A un des endroits où l’Amérique centrale est la plus étroite, l’isthme de Tehuantepec, Juchitán est une ville de 100.000 habitant.es zapothèques : jadis, les Zapothèques ont repoussé les envahisseurs aztèques patriarcaux de Tenochtitlan.
Les Zapothèques des hautes terres, proches de leur centre religieux, ont développé des structures patriarcales ; les Zapothèques de l’isthme, dont Juchitán, fonctionnent selon des structures matriarcales. L’invasion espagnole du 15e siècle et sa christianisation a achevé de consolider les structures patriarcales des Zapothèques des hautes terres. Dans l’isthme, aujourd’hui encore, l’Eglise catholique est incapable d’imposer son dogme, et doit plier face à la détermination des femmes à continuer à célébrer les rites zapothèques. Et les maires officiels ne peuvent rien sans le soutien des femmes zapothèques.
L’archéologie démontre que la société côtière de l’isthme a conservé la tradition établie lors de la période Formative des Amériques :
La période Formative des Amériques est approximativement équivalente à elle du Néolithique dans le Vieux Monde, du fait qu’elle présente les mêmes caractéristiques culturelles : agriculture, culture des plantes, domestication des animaux, céramiques de belle facture, multitude de figurines de déesses tant simples que complexes, innombrables tertres et plateformes de terre placés côte à côte, servant de fondations aux maisons longues en bois et aux grands temples. Cette période a été d’une extraordinaire inventivité, et son ordre social – comme sur d’autres continents – était matriarcal. Une culture de conquête, avec ses monuments démesurés, ne s’est pas développée ici comme elle l’a fait sur les hautes terres, où la patriarcalisation et la fondation d’un empire ont été instaurées au début de la période Classique (an 300 de notre ère). La société côtière est restée agraire et égalitaire.
Les femmes mènent une économie locale florissante, basée sur le commerce local, les fêtes (35 fêtes par an !), et la transmission à leurs filles. Lors des jours de fête, elles portent autour du cou les pièces en or qui révèlent leur richesse. Ces pièces sont dépensées pour les investissements importants, comme la construction d’une maison.
Les mayordomas sont des commerçantes florissantes plus âgées qui organisent et accueillent les fêtes. Les invité•es y contribuent financièrement ou en nature. Le plus grande prestige est celui de donner aux autres, pas d’accumuler l’argent : c’est l’économie du prestige, et les femmes sont fêtées pour leur mérite.
Toute l’économie de Juchitán repose entre les mains des femmes, qui sont les pourvoyeuses (…). Les femmes estiment que les hommes sont d'”une grande aide” et les hommes de Juchitán sont fiers de leurs “femmes belles et puissantes”.
La pauvreté très répandue au Mexique n’existe pas à Juchitán. L’économie régionale traditionnelle est largement autosuffisante. Les entreprises étrangères d’usines et de supermarché n’ont pas réussi à s’y implanter, car les Zapothèques sont fièr.es et heureux.euses de consommer local.
Le phénomène du prétendu “tiers-monde” est apparu seulement là où cette sorte d’économie de subsistance, exploitée et méprisée par un système économique capitaliste, n’a plus permis l’autosuffisance.
- Distribution des rôles :
- Hommes : agriculture, pêche, commerce très longue distance, propriétaire des champs, représentation politique des partis officiels et du conseil municipal ; toute la production des champs retourne aux femmes et aux foyers, les salaires gagnés aussi
- Femmes : artisanat (transformation de la production des champs), commerce local et longue distance, construction et propriétaire de la maison, gestion des finances familiales et de l’organisation domestique, éducation des enfants, organisation politique concrète ; transmission de la maison à la fille la plus jeune, qui s’occupe de sa mère vieillissante
- Organisation de la ville :
- Le fiancé doit être accepté par la mère de la fiancée, sinon la mère du fiancé lui doit un dédommagement ; il est très facile de divorcer. Seul le premier mariage est célébré.
- L’homosexualité et la représentation de genre sont pleinement acceptées. Filles et garçons peuvent souhaiter prendre le rôle de l’autre sexe : on les appelle alors marimacha et muxe.








Dans les îles du Panama, le matriarcat du peuple Kuna
Très bons navigateur, le peuple Kuna a dû fuir les forêts et leurs rivières pour s’établir sur les îles lors de l’invasion par les blancs. Aujourd’hui, il s’étend entre la montagne, le long de la côte, et sur 50 des 400 îles de l’archipel Guna Yala. Sa population est en déclin, avec aujourd’hui environ 23 000 personnes. Elle est politiquement indépendante et très réticente à l’ouverture à la “modernité”, malgré une étroite ouverture au tourisme.
Avant l’invasion par les blancs, les hommes étaient vêtus d’un étui pénien dorée et de plumes, les femmes portaient une jupe-paréo en bas, et des peintures élaborées de la tête aux hanches. Elles arboraient également, surtout pendant les fêtes, l’or de la famille : des lourds disques aux oreilles et autour du cou, des plastrons, des anneaux de nez, des brassards et des jambières.
Aujourd’hui, sous la pression des blancs, ces peintures ont été transformées en “molas”, des corsages brodés très colorés, qu’on peut acheter dans tous les marchés.
C’est une société matrilinéaire et matrilocale. Les femmes possèdent la terre (et tout ce qui y pousse) et la maison clanique. Les hommes transmettent les récoltes (et leur éventuel salaire) aux femmes, qui les transforment pour la consommation du clan, ou pour les vendre dans les marchés ou aux bateaux de commerce.
- Distribution des rôles :
- Femmes : artisanat, commerce, possèdent la terre et la maison, politique locale, éducation des filles, décision politique
- Hommes : agriculture, pêche, éducation des garçons, représentation politique au “congrès” (élus facilement révocables, très surveillés par les clans)
- Architecture des maisons :
- charpente en bois dur, murs de lanières de bambou, toit de palmes
- Organisation des clans :
- L’époux vit dans la maison de sa belle-mère avec son épouse, et travaille avec son beau-père. Le mariage est facilement rompu.
- Exogamie de clan + endogamie de village : mariage hors du clan, mais au sein du village
- L’époux de la mère clanique est son médiateur délégué aux conseils et avec le monde extérieur (il n’est pas le “chef du foyer”). Tout le pouvoir économique et social repose sur la matriarche.








Au prochain épisode, on descend en Amérique du Sud… Et là, pour moi, on se rapproche des Mystérieuses Cités d’or 😁🥰 [5]


Cet article fait partie d’une série issue du livre sur Les sociétés matriarcales par Heide Goettner-Abendroth.

Cet article fait partie d’une série issue du livre sur Les sociétés matriarcales par Heide Goettner-Abendroth.
[1] Livre Les sociétés matriarcales par Heide Goettner-Abendroth
[2] Article Les matriarcats d’Amérique du Nord
[3] Articles et photos
- Juchitan de Zaragoza
- Hoy la delegación de Juchitán en el primer lunes del cerro
- Bailes de la Guelaguetza: Ritmos con historia. “Velas de Juchitán”.
- La Vela de Las Auténticas Intrépidas Buscadoras del Peligro celebra su 40 aniversario
- La Fiesta de las Velas en Juchitán e Istmo de Tehuantepec en Oaxaca
- Vuelven las Velas de Mayo en Juchitán, Oaxaca
- Comunidad Juchitecas
- Mercado 5 de Septiembre Juchitán de Zaragoza
- Sexual Diversity Festival Canceled in Oaxaca; for the second time in 45 years
[4] Articles et photos
- Peuple Kuna
- Kuna Yala, el archipiélago de San Blas. Panamá
- LAS MOLAS PANAMEÑAS
- DISCRIMINACIÓN HACIA EL PUEBLO GUNA
- An Overview of Panama’s Indigenous Communities: Part 2 – Eastern Panama
[5] Article Les Mystérieuses Cités d’Or, suite, film & BD