Au début du patriarcat, les femmes qui organisaient auparavant l’égalité, ont petit à petit été écartées des prises de décision par les hommes, jusqu’à devenir anecdotique (encore aujourd’hui). Pourtant, il existe encore des traces de cette place centrale des femmes.
Comme l’explique Heide Goettner-Abendroth [1] :
Diverses idéologies modernes sont venues se superposer à ses éléments constitutifs et les ont déformés (…). Si bien que les éléments matriarcaux enchâssés dans ces traditions orales ont été rendus totalement invisibles dans les conceptions du monde et les études universitaires patriarcales – puisque aucun instrument d’optique qui permettrait de les voir n’a été conçu. (p. 59)
Dans cette série d’articles d’exploration des matriarcats [2], nous allons prendre le temps pour améliorer nos lunettes féministes. Et j’en profite pour remercier Alice Coffin d’avoir politisé la consommation des productions culturelles des femmes [3].
La violence comme symptôme d’émergence du patriarcat ?
Dans Les sociétés matriarcales [1], Heide Goettner-Abendroth explique :
L’anthropologue David Jonas et la biologiste spécialiste de l’évolution Doris F. Jonas, un couple de chercheurs, sont parvenus ensemble à des conclusions analogues dans leurs disciplines respectives (1970). Leurs recherches montrent que les femmes ont été déterminantes dans la formation des sociétés humaines dès le début et pendant des centaines de milliers d’années ensuite. (p. 52)
[L’anthropologue Sigrist, à propos des cultures tribales africaines] Ces sociétés tribales sans domination affichent une telle variété de relations et de structures sociales qu’il faut cesser de leur accoler l’étiquette de « naïves ». (…) Au cours de leurs lointains déplacements avec leurs troupeaux, les chefs des groupes tribaux ne sont pas en mesure de contrôler le groupe. Comme la prise de décision exige que l’ensemble du groupe parvienne à un consensus, aucun droit particulier à décider n’est dévolu aux dirigeants. Un chef tribal n’est reconnu qu’en tant que porte-parole du peuple, non en tant que décideur. Il est respecté, mais ne dispose pas de personnel pour imposer sa volonté. Cette absence de personnel exécutif (guerriers, forces de police, institution de contrôle) est le critère caractéristique d’une société exempte de domination. (p.44)
Marylène Patou-Mathis précise [4] :
La patrilocalité n’est donc pas apparue au cours du Néolithique, avec le développement de l’agriculture et de l’élevage, comme certains archéologues l’ont suggéré, mais il y a au moins 50 000 ans. (p. 130)
Les premières traces de violences collectives semblent apparaître avec la sédentarité des communautés, qui débute il y a environ 14 000 ans, et augmenter au cours du Néolithique. (p. 22)
Et Anne Lehoërff renchérit [5] :
Sur les ossements humains, dès le Paléolithique, des stigmates attestent des morts violentes.(…) Un débat de fond touche le Néolithique avec des tenants d’une naissance de la guerre à ce moment-là (soit entre -12 000 et -6 000 environ), et les chercheurs qui optent pour une naissance de la guerre au sens plein à la période suivante, l’Âge du bronze. (…) Mais, la mort violente est-elle la guerre ? L’archéologie le prouve difficilement. (…) Les équipements de cette époque (hache, flèches) qui peuvent servir à blesser et tuer sont autant des armes pouvant servir à la chasse qu’au combat entre humains. D’autres arguments sont avancés : la croissance démographique, la sédentarisation, le développement d’une notion de propriété seraient des raisons qui auraient poussé à l’invention de la guerre. Les motifs religieux ne sont pas à exclure.
Marija Gimbutas date, elle, les début du patriarcat dans la Vieille Europe avec les invasions de cavaliers venus des steppes russes, aux environs de l’an -3000 [6].
Et là, c’est la génétique la plus récente sur le déclin de la mégafaune qui se corrèlent avec les preuves archéologiques [7] :
Les chercheurs ont analysé l’ADN de 139 espèces vivantes de grands mammifères, révélant un déclin universel et dramatique de leurs populations il y a environ 50 000 ans. Cette chronologie coïncide curieusement avec la colonisation généralisée du monde par les humains modernes.
Il semble que le glissement patriarcal de nos sociétés occidentales [8] se retrouve bien dans les preuves scientifiques.
Par ailleurs, malgré le roman occidental, les femmes accèdent parfois bien plus au pouvoir dans les pays « du Sud » que dans les » plus grandes démocraties » [9] :
Légende :
Blanc : pas de données
Bleu foncé : < 10% de femmes dans les Parlements
Bleu : de 10% à 20% de femmes dans les Parlements
Bleu clair : de 20% à 30% de femmes dans les Parlements
Orange : de 30% à 40% de femmes dans les Parlements
Rouge : de 40% à 50% de femmes dans les Parlements
Rose : > 50% de femmes dans les Parlements
Les mesures politiques de confiscation du pouvoir des femmes
Dans le roman occidental « civilisé », les femmes étaient des personnages secondaires :
Avec la loi salique, les aînées héritières des trônes étaient écartées du fait de leur sexe [10] ;
Avec la régence, les reines veuves gouvernaient à l’ombre de leurs fils [11] ;
Avec le Droit napoléonien, les femmes perdaient leur droit d’être des adultes [12].
A l’école, nous avons appris l’existence de ces lois comme « anciennes et dépassées ». On nous a dit que, après l’obscurantisme du Moyen-Age, la Renaissance et les avancées parlementaires ont petit à petit permis la disparition de ces lois, et que « les femmes ont enfin pu regagner leurs droits ».
En chaussant nos lunettes féministes, on se rend compte qu’en Occident :
que les femmes avaient bien plus de pouvoir avant la Renaissance qu’après [13] ;
que ces lois continuent à avoir un impact aujourd’hui [14] ;
qu’il aura fallu attendre les années 1980 pour que les femmes arrivent à regagner leurs droits [15] ;
que depuis 2010, les droits des femmes sont à nouveau mis en péril avec l’élection de proto dictateurs masculinistes dans les « grandes démocraties » [16].
La question des religions sera traitée dans mon prochain article sur le matriarcat.
Et pourtant, l’humanité a connu des femmes puissantes, bien avant ce roman occidental. Nous allons en découvrir quelques unes.
« Présentez-vous avec le retour le plus étrange que vous avez jamais reçu. Je commence : Bonjour, je suis Amy. Je suis trop ambitieuse. »« Pour la plus grande partie de l’histoire, anonyme était une femme. »Virginia Wolf
Les reines et les dirigeantes effacées
Le saviez-vous ?
Il y a eu une vingtaine de Cléopatres [17] ; celle que nous connaissons le mieux est la reine Cléopâtre VII. Les seules Pharaonnes reconnues actuellement sont au nombre de 5 pharaonnes, (sur 325 pharaons) : Nitocris, Néférousobek, Hatchepsout, Ânkh-Khéperourê, Taousert [18]. Mais l’archéologie avance, et la grille de lecture patriarcale s’estompe petit à petit, grâce au travail investi des femmes archéologues, comme Florence Quentin [19] :
Si Hatchepsout a pu régner aussi longtemps [22 ans], c’est aussi qu’elle s’est imposée en se faisant représenter en homme. Les Égyptiens savaient très bien que c’était une femme, mais pour s’imposer par rapport à son entourage masculin, et aussi par rapport aux pays vassaux de l’Empire, il fallait se faire représenter un homme pour donner une impression de force et de puissance. Au fil du temps, le glissement de son image est très clair. Au départ, elle est représentée en femme, elle a encore des signes de la féminité. On voit encore ses seins. Et puis progressivement, elle se masculinise pour s’affirmer. Cela en dit long sur le fait qu’elle n’était pas tout à fait acceptée comme femme au pouvoir suprême. Elle a sans cesse essayé d’asseoir sa légitimité à travers des textes, des bâtiments, des récits sur sa naissance miraculeuse.[20]
Très tôt, les femmes [égyptiennes] s’imposent et elles sont parfois à quasi égalité avec les hommes. Même si elles restent une catégorie sujette à discrimination, elles ont du pouvoir et sont des sujets juridiques pleins et entiers. Elles ne sont jamais sous la tutelle ni sous la curatelle des hommes, contrairement aux femmes grecques, par exemple, qui, au Vᵉ siècle de notre ère – 2000 ans après l’Ancien Empire de l’Égypte antique dont nous parlons – passent de la tutelle du père à la tutelle du mari. En Egypte, ça n’existe pas. (…)
Une femme a aussi le droit de reprendre sa dot si elle se sépare de son mari. On peut dire que c’est l’Egypte qui a inventé le régime de séparation de biens. Elle peut intenter un procès au mari et récupérer une partie des biens communs du « mariage » – entre guillemets parce qu’il n’y a pas vraiment de cérémonie de mariage. (…)
Les femmes au pouvoir : pas prioritaires, mais légitimes ?
Oui, surtout les grandes épouses royales. Ramsès II, par exemple, qui est l’archétype de pharaon, a deux grandes épouses royales, à côté de dizaines de femmes et de concubines. Mais les deux grandes épouses royales, elles, ont du pouvoir, notamment la fameuse Nefertari, à qui il va consacrer un temple à Abou Simbel. Sur le fronton, tous deux sont représentés de taille égale, et c’est exceptionnel. Il va aussi lui consacrer la plus belle tombe de la vallée des Reines.[20]
Temple de Néfertari, Abou Simbel, Égypte. (…) De part et d’autre du portail, les statues du roi sont encadrées de statues de la reine. Fait rare dans l’art égyptien, les statues du roi et de sa compagne sont ici de taille égale. Wikimedia Commons [20]
La charge de divine épouse d’Amon s’assortit de terres, de propriétés d’un clergé qu’elle dirige avec des prêtresses. Elles sont donc économiquement extrêmement puissantes. (…) A partir du moment où le monothéisme s’installe sur le sol égyptien, les femmes vont un peu entrer dans l’ombre. [20]
Tombeau de Taousert, cinquième reine pharaonne d’Egypte, usurpé par son successeur Sethnakht. Wikicommons [20]
L’influence culturelle de Palmyre a été développée par la reine Septimia Bathzabbai Zénobie
Zénobie fit de Palmyre un foyer culturel brillant du Proche-Orient, attirant les premiers chrétiens, des artistes, des rhéteurs et philosophes, dont le platonicien Longin d’Émèse. Callinicos, philosophe nabatéen natif de Pétra et rhéteur à Athènes, la compare à Cléopâtre [21].
Babylone a été bâtie par la reine Sémiramis
Sémiramis a bel et bien exercé le pouvoir sur l’Assyrie, sous le nom de Sammu-Ramat. Un nom révélé par l’archéologie, qui relie la légende à l’histoire. (…)
Un Alexandre le Grand au féminin
Une fois reine, Sémiramis révèle toute sa valeur, et la légende conjugue habilement l’image d’un Orient mythique et le parallèle avec les conquêtes d’Alexandre le Grand. Comme ce dernier, Sémiramis mène campagne de par le monde : contre les Mèdes, les Perses, l’Égypte (où elle consulte l’oracle d’Amon), la Libye, l’Éthiopie, la Bactriane et l’Inde. (…)
La grande œuvre de Sémiramis fut la fondation de la ville de Babylone [22]
A noter : Les fiches Wikipedia n’ont pas encore intégré cette découverte archéologique. Comme l’explique Heide Goettner-Abendroth avec l’histoire de la Grande Déesse [23], la mythification de Sammu-Ramat en Sémiramis efface les réalisations de Sammu-Ramat [24]… Quand Alexandre le Grand, mythifié, n’a lui jamais eu ses réalisations remises en question : ça s’appelle le double standard [25] sexiste de la grille de lecture patriarcale, ce que Heide Goettner-Abendroth appelle « les éléments matriarcaux enchâssés dans ces traditions orales (…) rendus totalement invisibles dans les conceptions du monde et les études universitaires patriarcales – puisque aucun instrument d’optique qui permettrait de les voir n’a été conçu. » (p. 59). [1]
La plus ancienne université encore en activité [26] a été bâtie par la riche érudite Fatima al-Fihriya
La tradition ainsi que la majorité des historiens contemporains attribuent la fondation de la Quaraouiyine à Fatima al-Fihriya, fille d’un riche homme d’affaires immigré de Kairouan (actuelle Tunisie) et une membre de la famille des Fihrides. [27]
Statue de Fatima Fihria au Jordan museum d’Amman. (Wikipedia [28])
Ici aussi, les réalisations de Fatima Fihria sont remises en question parce qu’elle n’a pas fait écrire son nom sur les murs de l’Université [28] :
Pour une partie de la recherche, Fatima al-Fihriya est un personnage historique. Mohammed Mezzine, citant Abdelhadi Tazi, affirme que l’absence de la mention de Fatima al-Fihriya sur le chevron en bois s’explique car on n’évoquait pas les personnes ayant financé la mosquée, mais le prince, l’émir.
Les politiciennes inspirantes
De la même manière, dans les livres d’Histoire, une seule femme est (enfin) citée comme active pendant la Révolution française : Olympe de Gouges [29].
Olympe de Gouge
Mais connaissiez-vous aussi [30] : Anne-Josèphe Théroigne De Méricourt, Manon Roland, Charlotte Corday, Germaine de Staël, Pauline Léon, Rosalie Jullien…
En fait, la Révolution française a été initiée par les femmes du peuple… [31]
Rappel utile : les femmes représentent la moitié de la population. Et les hommes représentent seulement la moitié de la population. Il est donc inutile de vouloir citer exhaustivement toutes les femmes actives dans ces mouvements, tout comme il est inutiles de vouloir citer exhaustivement tous les hommes actifs dans ces mouvements.
Entre 1903 et 1928, les suffragettes états-uniennes et britanniques ont dû aller jusqu’à poser des bombes pour pouvoir obtenir le droit de vote [32]. A certains endroits, pendant de courtes périodes, les femmes ont pu atteindre ce droit de vote [33], voire des ministères [34].
Mais ce droit reste fragile dans un contexte patriarcal : l’homme reste à la base du système de domination, et laisse des miettes de pouvoir aux femmes. Aussi, les femmes doivent continuer à se soutenir et s’entraider, pour éviter de repartir en arrière, comme le dit Isabella Lenarduzzi [35] :
se soutenir et s’entraider au niveau politique [36] ;
se soutenir et s’entraider au niveau professionnel [37] ;
transmettre et apprendre en se lisant les unes les autres, notamment via nos biographies [38] ;
Autre exemple de femme de pouvoir effacée : l‘Impératrice byzantine Théodora, dont les exploits sont systématiquement diminués par la grille de lecture patriarcale, notamment lors de son rôle décisif dans le retournement d’une révolte (Ah, et toutes les femmes avec du caractère reçoivent l’insulte patriarcale ultime : elles sont décrites comme des prostituées 😑)
[…] [4] Article Du matriarcat aux femmes de pouvoir… effacées […]
J’aimeJ’aime
Autre exemple de femme de pouvoir effacée : l‘Impératrice byzantine Théodora, dont les exploits sont systématiquement diminués par la grille de lecture patriarcale, notamment lors de son rôle décisif dans le retournement d’une révolte
(Ah, et toutes les femmes avec du caractère reçoivent l’insulte patriarcale ultime : elles sont décrites comme des prostituées 😑)
J’aimeJ’aime