Elles sont partout dans nos histoires, dans nos contes et dans nos légendes, et pourtant nous avons cessé de les vénérer. Ce sont les déesses, les prêtresses, les fées et les sorcières.








Avec l’enracinement du patriarcat, il semble que le rôle spirituel des femmes ait petit à petit glissé vers leur mythification : les déesses vénérées ont été écartées au profit de dieux multiples, puis d’un dieu unique ; les déesses ont été réduites à des mythes, des « histoires de bonnes femmes ».
Je m’engage ici dans un sujet avec lequel je suis peu à l’aise. J’ai reçu une éducation républicaine athée rattachée aux sciences dures. La spiritualité est pour moi quelque chose d’assez étranger.
Je vais donc utiliser la fiche Wikipedia [1] pour me guider sur le traitement de ce sujet (et j’en profite pour remercier les contributrices et les contributeurs de Wikipedia) :
La notion de spiritualité (…) comporte aujourd’hui des acceptions différentes selon le contexte de son usage. Elle se rattache conventionnellement, en Occident, à la religion dans la perspective de l’être humain en relation avec des êtres supérieurs (dieux, démons) et le salut de l’âme.
Elle se rapporte, d’un point de vue philosophique, à l’opposition de la matière et de l’esprit (voir problème corps-esprit) ou encore de l’intériorité et de l’extériorité. Elle qualifie l’activité de l’esprit en tant qu’elle se rapporte à lui-même, séparément de ce qu’il n’est pas ou plus. Par conséquent, est compris comme spirituel tout ce qui se rattache à la nature de l’esprit. Elle annonce le spiritualisme.
Elle désigne également la quête de sens, d’espoir ou de libération et les démarches qui s’y rattachent (initiations, rituels, développement personnel, Nouvel Âge). Elle peut également, et plus récemment, se comprendre comme dissociée de la religion ou de la foi en un Dieu, jusqu’à évoquer une « spiritualité sans religion » ou une « spiritualité sans dieu ».
Pour moi, on peut déjà noter la restriction de la définition occidentale. Dans un article précédent, j’avais déjà parlé de roman occidental : je note de traiter plus tard ce sujet en tant que tel, car il me semble revenir en boucle.
Je retiens aussi de cette définition les aspects religion, nature de l’esprit, et quête de sens. Je vais (encore) ajouter à la suite de ces aspects la partie mythification expliquée par Heide Goettner-Abendroth [2] :
Diverses idéologies modernes sont venues se superposer à ses éléments constitutifs et les ont déformés (…). Si bien que les éléments matriarcaux enchâssés dans ces traditions orales ont été rendus totalement invisibles dans les conceptions du monde et les études universitaires patriarcales – puisque aucun instrument d’optique qui permettrait de les voir n’a été conçu. (p. 59)
Ce qui nous donne le plan suivant :
- La Grande déesse
- Les chamanes et les prêtresses
- Les fées et les sorcières
- L’intuition féminine
- Et aujourd’hui, on peut faire quoi ?
La Grande déesse
Dans son livre sur Les Sociétés matriarcales, Heide Goettner-Abendroth décrit la Grande déesse comme ancienne forme rituelle religieuse [3]. Dans l’article précédent, nous avons noté la déification des pharaonnes et la mythification de certaines reines [4]. J’essaie ici de trouver des exemples d’effacement des déesses au profit des dieux.
En Grèce antique, la titane Rhéa est la déesse de la fertilité, de la maternité et de la génération. Fille d’Ouranos (le Ciel) et de Gaïa (la Terre), elle est l’épouse et la sœur de Cronos. Rhéa joue un rôle crucial dans la succession divine, étant la mère de plusieurs des principaux dieux olympiens : Hestia, Déméter, Héra, Hadès, Poséidon et Zeus. [5]
Dans la mythologie romaine, Rhéa est assimilée à Cybèle, surnommée l’aïeule des dieux, la « Grande Déesse phrygienne », la « Grande Mère » (Magna Mater) ou la « Mère des dieux ». (…) Sur les représentations, elle est souvent escortée de lions. Peu présente dans les récits, elle intervient dans l’histoire de Dionysos qu’elle guérit de sa folie en l’initiant à ses mystères. Mais elle est surtout connue pour l’amour éconduit du bel Attis (son parèdre) qui devint fou et s’émascula.[6]


Vénérée en Perse, la déesse Mithra apparaît avoir été mégenrée par les historiens patriarcaux : je m’avance peut-être un peu, mais il me semble entrevoir assez d’éléments pour qu’une relecture d’archéologie féministe permette de le démontrer.
Hérodote (Histoire, I, 131) : Les Perses « ont appris des Assyriens et des Arabes à sacrifier aussi à l’Aphrodite Céleste : cette déesse se nomme Mylitta chez les Assyriens, Alilat chez les Arabes, Mitra chez les Perses. ». L’édition de La Pléiade note : « La déesse qu’Hérodote appelle Mitra, nom de désinence féminine pour un Grec, mais qui désignait Mithra, le soleil, est Anahita, déesse des eaux et de la fécondité, qu’il identifie à la déesse assyrienne Mylitta (cf. I, 199) et à la déesse arabe Alilat » (correction au texte des manuscrits qui portent Alitta, sur le modèle du nom précédent, Mylitta). [7]
Selon l’opinion qui prévaut actuellement, le culte de Mithra a fait l’objet d’un processus de création ou de ré-invention dans l’Empire romain, certes autour d’une divinité venue d’Iran. [8] Le mithraïsme, ou culte de Mithra, est un culte apparu au cours du 2e siècle av. J.-C. en Perse, dont le dieu et le rituel restent, encore aujourd’hui, très énigmatiques. (…) Le mithraïsme était un culte de type initiatique qui se transmettait oralement selon un rituel d’initié à initié. Faute d’écrits, les historiens ne disposent aujourd’hui que de quelques informations fragmentaires, et dont les seules sources d’information exploitables sont les iconographies mithriaques sacrées trouvées dans les mithræa, les lieux dans lesquels se déroulaient les rites. [9]
Mithra est relativement facile à identifier : plusieurs des œuvres qui le représentent offrent des inscriptions à déchiffrer ; surtout, il porte des signes distinctifs tels que le bonnet phrygien d’origine centre-asiatique, le visage imberbe, la chevelure bouclée, et souvent une cape, un pantalon, une tunique et des bottines ou des petites sandales ouvertes dans le monde romain. [10]
Et d’ailleurs, je suis tombée sur ce témoignage il y a juste quelques jours :
Voici une bonne illustration des biais patriarcaux avec lesquels l’Histoire nous a été transmise.
Dans cette vidéo, Emily de @antisocialstudies présente Aspasia, qui fut compagne de Périclès, mère de son fils, et amie de Socrates, à qui elle transmit ses concepts rhétoriques et philosophiques. Dans les écrits de l’époque, elle est présentée comme une enseignante et une rhétoricienne ; dans les pièces de théâtre comme une prostituée. [11]
L’archéologie a aussi confirmé le rôle essentiel des femmes aux débuts du christianisme [12].

dite Sainte Thècle



On peut d’ailleurs se demander s’il existait un héritage direct entre les matriarcats et le christianisme primitif [13] :
Égalitarisme
Le christianisme des origines comportait un fort message social, qui lui a valu un grand succès prosélyte. Il attirait d’abord les pauvres, les femmes, les jeunes, les esclaves.
La plupart des sectes chrétiennes aux 3e, 4e et 5e siècle prônaient le retour à la communauté des biens.
Encore une fois, il est impossible de citer toutes les femmes qui étaient actives dans le christianisme primitif : elles sont certainement aussi nombreuses que les hommes qui étaient actifs dans le christianisme primitif.
Les chamanes et les prêtresses
Les femmes étaient et sont aussi parfois en charge du culte, en étant chamanes ou prêtresses.
Les chamanes sont des guides spirituelles qui permettent d’entrer en contact avec le monde des esprits et de l’influencer afin de venir en aide aux vivant.es [14]. Voici une succession de vidéos pour mieux comprendre ce que sont les chamanes, et leur réalité d’aujourd’hui :

Personnellement, le rite spirituel qui me touche le plus est le lever du soleil durant le solstice d’été à travers les mégalithes de Stonehenge [15]. Sur ce site néolithique, on a retrouvé plus de tombes de femmes que d’hommes [16].
Les prêtresses professent un culte codifié, une religion [17]. Tout comme on l’a vu avec la perte graduelle du statut de déesse, l’évolution du statut de prêtresse glisse à travers les âges vers toujours plus d’exclusion des femmes de la charge du culte.
Dans l’Antiquité égyptienne, les femmes étaient plus souvent prêtresses de divinités féminines tandis que les hommes servaient les divinités masculines [18]. Dans l’Antiquité grecque, les noms des prêtresses étaient assez connus pour que les historiens de l’Antiquité s’en servent pour mettre en contexte des événements importants [19].
Une autre figure féminine hautement importante dans la religion grecque était la Pythie, la grande prêtresse d’Apollon du temple de Delphes. Également appelée Oracle de Delphes, elle occupait une des fonctions les plus prestigieuses de la Grèce antique. Des hommes de l’ensemble du monde antique venaient la consulter, car ils croyaient qu’Apollon s’exprimait à travers sa bouche.
Dans l’Antiquité romaine, les six prêtresses de Vesta, la déesse du foyer, étaient choisies très jeunes, entre 6 et 10 ans, au sein des meilleures familles romaines, et restaient au service de l’État pendant 30 ans, période au cours de laquelle elles devaient rester vierges. La violation de cette règle entraînait de très lourdes sanctions [20].
Aujourd’hui, dans le christianisme, les prêtresses existent dans les églises anglicane, protestante, et certaines églises évangélistes [21]. Dans le bouddhisme, l’ordre des moniales est en cours de renouveau, après avoir quasi disparu [22]. Dans l’Islam, l’idée de femme imame commence à se concrétiser [23]. Dans le judaïsme, les rabbines existent depuis le 19e siècle [24].
Les prêtresses africaines du culte vaudou ont été pourchassées par les colons portugais, mais ont réussi à faire survivre leur culte [25].

Dans la modernité occidentale, un bon résumé de la perception des prêtresses est la scène d’Astérix et Obélix sur l’île du plaisir [26] :
La quatrième épreuve consiste à traverser un lac sans finir volontairement ses jours sur une île enchanteresse habitée par les prêtresses du plaisir. Leur havre paradisiaque renferme tout ce qu’un homme peut désirer, excepté des sangliers, au grand dam d’Obélix qui s’en plaint vertement, provoquant en retour le courroux des bacchantes. Chassé de l’Île du plaisir, le livreur de menhirs retrouve ses esprits et interpelle Astérix pour qu’il le rejoigne à la nage, l’empêchant ainsi de succomber au charme langoureux de la grande prêtresse.
Les prêtresses ne sont alors plus des notables en charge du culte, mais des danseuses tentatrices qu’il faut fuir.
Les fées et les sorcières
Dans son introduction [3], Heide Goettner-Abendroth retrouve des traces de la Grande déesse dans :
- les nymphes grecques
- les femmes-arbres, les nymphes aquatiques et les esprits du blé d’Europe centrale
- les fées et la déesse du paysage anglaises
On retrouve encore ces croyances dans certaines parties de la campagne française :
Les fées et les sorcières continuent d’occuper une part importante dans les productions cinématographiques actuelles [27].
Les traces de la Grande déesse sont bien encore partout.
L’intuition féminine
L’intuition masculine, vous connaissez ? Non, ça n’existe pas.
L’intuition féminine non plus. Parce que notre intuition n’a rien à voir avec notre sexe.
Par contre, qualifier d’intuition féminine les perceptions des femmes et leurs capacités de réflexion, c’est un magnifique moyen de les faire taire.
Illustration par un échange que j’ai eu avec une collègue : un collègue avait déclaré qu’elle avait trouvé le bug grâce à son « intuition féminine ».
Alors j’en ai remis une couche en envoyant un message à la collègue :

Je vous encourage à réagir quand on parle de l’intuition féminine : généralement, les gens ne se rendent pas compte du mépris que cette expression sous-entend.
Et aujourd’hui, on peut faire quoi ?
L’apport des femmes à la spiritualité peut être récupérée en laissant aux femmes l’espace pour s’exprimer publiquement, et en valorisant leurs contributions.
On peut notamment déconstruire le voile d’obscurantisme, en changeant les critères de valorisation des femmes. Par exemple, aux Pays-Bas, la célébration de femmes inspirantes change de critères [28] :
La nouvelle plateforme, baptisée « Plus de ce temps », célèbre les parcours de femmes qui réussissent, tout en interrogeant les normes de beauté irréalistes et l’impact des réseaux sociaux. « Plus de couronnes, mais des histoires qui inspirent. Pas de robes, mais des rêves qui prennent vie ».
On peut aussi valoriser les communions entre femmes :
Il existe par exemple des chorales militantes qui font bien au corps et au cœur 🥰

Cet article fait partie d’une série issue du livre sur Les sociétés matriarcales par Heide Goettner-Abendroth.
A lire aussi :
[1] Article Spiritualité
[2] Livre Les sociétés matriarcales par Heide Goettner-Abendroth
[3] Article Le matriarcat existe-t-il ?
[4] Article Du matriarcat aux femmes de pouvoir… effacées
[5] Article Rhéa : Mère des Dieux Olympiens
[6] Article Rhéa (mythologie)
[7] Article Aphrodite
[8] Article Culte de Mithra
[9] Article Monde romain : le mystérieux culte de Mithra
[10] Article Le culte de Mithra dans l’Antiquité
[11] Vidéo Aspasia présentée par un homme (il dit exactement la même chose, aussi en anglais)
[12] Articles
- Les femmes au sein de l’Église primitive
- Dix Femmes Paléochrétiennes qui Méritent d’Être Connues
- Femmes et autorités telles qu’elles sont représentées sur les sarcophages du IVe siècle
[13] Article Christianisme primitif
[14] Article Le Chamanisme en Corée Ancienne
[15] Article Here comes the sun! Stonehenge and the summer solstice
[16] Article Des femmes de haut rang inhumées à Stonehenge
[17] Article Prêtre
[18] Article Clergé, Prêtres et Prêtresses en Égypte Ancienne
[19] Article Prêtrise féminine dans le monde hellénistique
[20] Article Vestales : devoirs, privilèges et châtiments des prêtresses de Rome
[21] Article Ordination des femmes dans le christianisme
[22] Article Ordination et fonctions exercées par des femmes dans le bouddhisme par Bhikshuni Jampa Tsedroen
[23] Article Entretien avec Kahina Bahloul, première femme imame de France
[24] Article Femme rabbin
[25] Article Histoire et racisme : les prêtresses africaines persécutées par l’Inquisition au Brésil
[26] Article Les Douze Travaux d’Astérix
[27] Articles :
[28] Article Herstory : « Les temps ont changé, et nous évoluons avec le temps. »
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